{"id":554,"date":"2016-10-29T08:18:18","date_gmt":"2016-10-29T06:18:18","guid":{"rendered":"http:\/\/psychotropes.info\/wordpress\/?p=554"},"modified":"2016-10-29T08:19:15","modified_gmt":"2016-10-29T06:19:15","slug":"les-classifications-diagnostiques-que-faut-il-en-penser","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/psychotropes.info\/wordpress\/2016\/10\/les-classifications-diagnostiques-que-faut-il-en-penser\/","title":{"rendered":"Les classifications diagnostiques : que faut-il en penser ?"},"content":{"rendered":"<p><strong>Les classifications diagnostiques : que faut-il en penser ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p><em>Consigne: Afin de favoriser une r\u00e9flexion critique sur les classifications diagnostiques, mais aussi plus g\u00e9n\u00e9ralement sur les d\u00e9finitions de la sant\u00e9 et de la maladie ainsi que sur les normes (sociales, statistiques, subjectives, etc.), nous vous demandons de discuter de mani\u00e8re argument\u00e9e autour de la question \u00ab les classifications diagnostiques : que faut-il en penser ? \u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>Normes sociales et naissance des classifications diagnostiques<\/strong><\/p>\n<p>Je pense qu&rsquo;en terme de construction de la maladie mentale, nous nous trouvons dans la droite lign\u00e9e de ce qu&rsquo;explique Foucault (1954). Comme par le pass\u00e9, lorsque la folie (ou la diff\u00e9rence dirait-on peut-\u00eatre de nos jours \ud83d\ude09 ) ne s&rsquo;int\u00e8gre plus au paysage culturel, on met tout en oeuvre pour la faire dispara\u00eetre.<br \/>\nL&rsquo;auteur explique qu&rsquo;il f\u00fbt un temps o\u00f9 le fou n&rsquo;\u00e9tait pas consid\u00e9r\u00e9 comme un malade mental. Il \u00e9tait accept\u00e9 avec ses diff\u00e9rences dans le paysage soci\u00e9tal et culturel. Puis, l&rsquo;\u00e9glise a charg\u00e9, par deux fois, la m\u00e9decine de montrer que certains comportements qui ne lui convenaient pas (rites sataniques, comportements des h\u00e9r\u00e9tiques,&#8230;) \u00e9taient le fait d&rsquo;une imagination d\u00e9r\u00e9gl\u00e9e, de violents mouvements des humeurs ou des esprits. Au milieu du 17e si\u00e8cle, ce sont tous ceux qui donnent des signes de d\u00e9rangement par rapport \u00e0 la morale et \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 qui sont intern\u00e9s dans des maisons pour les fous : on enferme les personnes non-conformes aux normes soci\u00e9tales et culturelles. D\u00e8s le milieu du 18e si\u00e8cle, on veut soigner les fous et on se donne pour mission de les r\u00e9\u00e9duquer, de leurs r\u00e9apprendre les valeurs morales et soci\u00e9tales, comme a tent\u00e9 de le faire Pinel. \u00c0 partir du 19e si\u00e8cle, on punit le fou que l&rsquo;on rend coupable de ne pas respecter la morale.<\/p>\n<p>\u00c0 ce moment, le fou, le malade mental, semble avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9fini comme celui qui ne respecte pas la morale et qui est coupable de ce comportement non conforme. Il convient donc de l&rsquo;enferm\u00e9 et de le ch\u00e2ti\u00e9.<\/p>\n<p>De nos jours, comment per\u00e7oit-on le fou, celui qui n&rsquo;est pas comme tout le monde, celui que l&rsquo;on dit malade psychiquement ? Si on s&rsquo;en r\u00e9f\u00e8re \u00e0 la d\u00e9finition du trouble mental propos\u00e9e par l&rsquo;Organisation Mondiale de la Sant\u00e9 (2016), qui dit que le trouble mental se caract\u00e9rise g\u00e9n\u00e9ralement par une combinaison de pens\u00e9es, d\u2019\u00e9motions, de comportements et de rapports avec autrui anormaux, alors nous pouvons raisonnablement penser que celui que nous percevons comme atteint mentalement est celui qui a des pens\u00e9es, des \u00e9motions, des comportements et des rapports avec les autres qui ne rentrent pas dans ce que nous d\u00e9finissons comme \u00e9tant normal ! Mais qu&rsquo;est-ce que nous d\u00e9finissons comme \u00e9tant normal ? La normalit\u00e9 psychique, est-ce simplement le fait de pr\u00e9senter un comportement conforme aux normes, \u00e9tablies par la soci\u00e9t\u00e9, qui dictent comment nous devons nous conduire, penser, ressentir et interagir face aux \u00e9v\u00e9nements de la vie ? Le malade mental serait donc celui qui ne r\u00e9agit pas de fa\u00e7on attendue \u00e0 une situation donn\u00e9e ? Il serait celui que la soci\u00e9t\u00e9 ne comprend pas, parce qu&rsquo;elle ne peut pas pr\u00e9dire ses comportements et pour lequel elle se serait donn\u00e9 pour mission de soigner sa d\u00e9viance en lui faisant comprendre que pour aller mieux, pour se sentir bien, il n&rsquo;y a qu&rsquo;un mani\u00e8re de faire, c&rsquo;est adopter les modes de pens\u00e9e, de conduite, de rapport avec autrui et de mani\u00e8re de ressentir qu&rsquo;elle a d\u00e9fini comme \u00e9tant ceux qui permettent d&rsquo;\u00eatre en bonne sant\u00e9 mentale.<\/p>\n<p>\u00c0 partir de l\u00e0, il semble que la soci\u00e9t\u00e9 a ressenti le besoin de d\u00e9crire dans un manuel ces fameuses combinaisons de pens\u00e9es, d&rsquo;\u00e9motions, de comportements et des rapports avec autrui qu&rsquo;elles trouvaient comme anormaux.<\/p>\n<p>Pour cela, elle a d\u00e9cid\u00e9 de s&rsquo;appuyer sur des donn\u00e9es statistiques pour d\u00e9crire ces fameux ph\u00e9nom\u00e8nes comportementaux, psychiques, relationnels et \u00e9motionnels anormaux. Par cons\u00e9quent, statistiquement, les profils se trouvant aux deux extr\u00e9mit\u00e9s d&rsquo;une gaussienne ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9finit comme sortant de la norme et donc comme \u00e9tant pathologiques.<\/p>\n<p>Il me semble raisonnable de penser que les syst\u00e8mes de classification diagnostiques ont trouv\u00e9 naissance \u00e0 travers ce processus.<\/p>\n<p><strong>Que faut-il penser des classifications diagnostiques ?<\/strong><\/p>\n<p><strong><em>Avantages et inconv\u00e9nients<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Il me semble que les classifications diagnostiques ne r\u00e9pondent pas vraiment \u00e0 la question que les individus qui souffrent et les professionnels de la sant\u00e9 mentale se pose. \u00c0 savoir comment aider quelqu&rsquo;un qui vit une d\u00e9tresse psychique. Ces classifications diagnostiques r\u00e9pondent plut\u00f4t \u00e0 la question de savoir ce qu&rsquo;est un comportement, un style de pens\u00e9e, des \u00e9motions et des rapports \u00e0 l&rsquo;autre non-conformes \u00e0 ceux admis par la soci\u00e9t\u00e9. Par ailleurs, il est raisonnable de penser que ce n&rsquo;est pas en classant les gens dans des cat\u00e9gories ou en positionnant leur profil sur un continuum dimensionnel dans un manuel statistique a-th\u00e9orique et dont la description des diagnostics a \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9e par une poign\u00e9e d&rsquo;individus, qu&rsquo;on va \u00eatre en mesure de soulager leur souffrance.<\/p>\n<p>\u00c0 ce moment-l\u00e0, vous me diriez : Mais pour soigner cette souffrance, il faut qu&rsquo;on lui trouve un nom pour pouvoir ensuite administrer au patient le traitement qui a fait ses preuves sur elle !<\/p>\n<p>Je vous dirais, oui, un des avantages des classifications diagnostiques seraient de permettre au clinicien de mettre des mots sur le mal-\u00eatre psychique dont parle la personne et de pouvoir communiquer verbalement sur d\u00e9tresse. Elles permettent \u00e9galement aux professionnels d&rsquo;avoir un langage commun pour parler des difficult\u00e9s de cette personne. Finalement, elles permettent aussi au clinicien de comprendre les informations sur ce mal-\u00eatre fournies par les \u00e9tudes du chercheur.<\/p>\n<p>Cependant, les diagnostics pos\u00e9s par les professionnels de la sant\u00e9 mentale peuvent \u00eatre une nouvelle source de souffrance. En effet, la personne qui vient parler de son mal-\u00eatre se sentira, peut-\u00eatre, dans un premier temps soulag\u00e9e de savoir que sa souffrance \u00e0 un nom et que le clinicien la conna\u00eet, mais dans un deuxi\u00e8me temps, cette \u00e9tiquette pourra augmenter sa souffrance en la faisant se sentir stigmatis\u00e9e et encore plus anormale qu&rsquo;avant, puisqu&rsquo;elle est maintenant labellis\u00e9e comme \u00e9tant une de ces personnes qu&rsquo;on dit souffrir de maladie mentale.<\/p>\n<p>Autre inconv\u00e9nient majeur des classifications diagnostiques actuelles : le traitement cons\u00e9cutif \u00e0 l&rsquo;annonce du diagnostic. Pour une grande majorit\u00e9 des diagnostics pos\u00e9s \u00e0 partir des classifications diagnostiques comme le DSM, il est propos\u00e9 un traitement m\u00e9dicamenteux. Or, parmi les membres de l&rsquo;APA et des \u00e9quipes qui d\u00e9finissent les crit\u00e8res diagnostics de ces manuels, il y a un grand nombre d&rsquo;individus qui ont des int\u00e9r\u00eats financiers \u00e0 d\u00e9finir les maladies de sorte \u00e0 ce qu&rsquo;elles permettent \u00e0 l&rsquo;industrie pharmaceutique de vendre ses produits. En effet, comme l&rsquo;explique Lepastier (2008), 56 % des r\u00e9dacteurs du dsm-IV avaient des relations financi\u00e8res avec l\u2019industrie pharmaceutique. Le taux s\u2019est \u00e9lev\u00e9 \u00e0 100 % pour ceux charg\u00e9s du chapitre sur la d\u00e9pression et les troubles de l\u2019humeur. Mais les liens entre les concepteurs du DSM et les firmes pharmaceutiques vont plus loin et les concepteurs du DSM incluent m\u00eame dans leur classification diagnostique de nouvelles maladies mentales que les firmes pharmaceutiques se sont permis de d\u00e9finir pour vendre leurs produits. En effet, comme l&rsquo;explique Gekiere (2009), \u00ab le marketing pharmaceutique concourt activement \u00e0 l\u2019invention de nouvelles maladies et \u00e0 l\u2019\u00e9largissement de celles d\u00e9j\u00e0 existantes. Un des exemples les plus connus est celui de la timidit\u00e9 transform\u00e9e en phobie sociale\u202f. Actuellement, l\u2019extension sans fin du champ des troubles bipolaires permet la prescription de neuroleptiques et de r\u00e9gulateurs de l\u2019humeur \u00e0 des gens vaguement dysphoriques ou tout simplement malheureux \u00bb.<br \/>\nDe plus comme l&rsquo;explique Debauche (2009), une des fonctions obscures des essais cliniques est de faciliter la commercialisation de troubles psychiatriques. Si un m\u00e9dicament a un effet significatif sur un \u00e9tat particulier, cela implique que ce trouble existe. L\u2019enjeu vis-\u00e0-vis des m\u00e9decins est de parvenir \u00e0 capturer leur regard clinique.<\/p>\n<p>Avec l&rsquo;omnipr\u00e9sence des firmes pharmaceutiques dans le monde de la maladie mentale et dans l&rsquo;\u00e9laboration des crit\u00e8res diagnostiques, les concepteurs du DSM ne se contentent plus de d\u00e9finir la diff\u00e9rence comme un comportement anormal, mais ils d\u00e9shumanisent la maladie en donnant une valeur marchande au diagnostic. Il me semble qu&rsquo;avec le DSM-5, nous franchissons encore un pas, avec la partie destin\u00e9e \u00e0 stimuler les recherches, notamment celles en neurobiologie. En effet, il me semble que cela ouvre encore plus grand la porte \u00e0 l&rsquo;influence des firmes pharmaceutiques dont les produits agissent sur la biologie du cerveau.<\/p>\n<p><strong>Risques d&rsquo;utilisation et de non-utilisation, par un psychologue, d&rsquo;une classification diagnostique<\/strong><\/p>\n<p>Il semble raisonnable de penser que le psychologue prend des risques en utilisant un manuel diagnostique \u00e9labor\u00e9 sur des bases aussi discutables. Poser un diagnostic n&rsquo;est pas chose anodine, \u00e9tant donn\u00e9 que cela va avoir de grandes r\u00e9percussions sur la vie de la personne qui le re\u00e7oit (rente invalidit\u00e9, arr\u00eat de travail, stigmatisation, adaptation de l&rsquo;identit\u00e9 par rapport \u00e0 cette nouvelle information, &#8230;.), ainsi que sur le traitement qui lui sera propos\u00e9 (psychoth\u00e9rapie, internement en h\u00f4pital psychiatrique, m\u00e9dication psychotrope,&#8230;). Un diagnostic peut bouleverser une existence, le psychologue prend donc un grand risque en posant un diagnostic sur une personne.<\/p>\n<p>Paradoxalement, le psychologue prend \u00e9galement un risque s&rsquo;il n&rsquo;utilise pas la classification diagnostique pour poser un diagnostic. En effet, s&rsquo;il ne pose pas de diagnostic \u00e0 partir du DSM, de la CIM ou d&rsquo;une autre classification, il prend le risque que son client parte, puisqu&rsquo;il est fort probable que les frais de traitement de ce dernier ne seront pas pris en charge par l&rsquo;assurance sans l&rsquo;\u00e9tablissement d&rsquo;un diagnostic. Le psychologue prend \u00e9galement le risque de ne pas \u00eatre compris par ses coll\u00e8gues lorsqu&rsquo;il parle du \u00ab cas \u00bb de son patient sur lequel il n&rsquo;a pas poser d&rsquo;hypoth\u00e8se diagnostique \u00e0 partir d&rsquo;une classification commune.<\/p>\n<p><strong>Conclusion<\/strong><\/p>\n<p>Cr\u00e9er une classification qui d\u00e9crit les souffrances psychiques que les individus peuvent vivre est une bonne id\u00e9e en soi. En effet, cela permet aux chercheurs de d\u00e9finir les caract\u00e9ristiques des sujets de leurs \u00e9tudes et de comprendre les demandes du clinicien. Cela permet aussi aux cliniciens de comprendre les r\u00e9sultats des \u00e9tudes des chercheurs. L&rsquo;utilisation d&rsquo;une classification diagnostique, comme dictionnaire des troubles permettant aux diff\u00e9rents professionnels de se comprendre, est une id\u00e9e int\u00e9ressante.<br \/>\nLe probl\u00e8me des classifications diagnostiques r\u00e9side plut\u00f4t dans l&rsquo;utilisation qui en est faite avec le grand public. En effet, les classifications diagnostiques semblent servir des fins soci\u00e9tales normatives, des int\u00e9r\u00eats financiers (industrie pharmaceutique) ou encore des fins politiques.<\/p>\n<p>En d\u00e9finitive, que faut-il penser des classifications diagnostiques ?<br \/>\nJe r\u00e9pondrais, que l&rsquo;important ce n&rsquo;est pas l&rsquo;outil, mais ce pourquoi il a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u et ce qu&rsquo;on en fait. Ainsi, les classifications diagnostiques ne sont ni bonnes ni mauvaises, ni utiles ni inutiles, ni \u00e0 risque, ni sans risques. Elles le deviennent de part les objectifs pour lesquels elles ont \u00e9t\u00e9 con\u00e7ues et en fonction de l&rsquo;utilisation qui en est faite.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>Carole, mars 2016<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences<\/strong><\/p>\n<p>Debauche, M. (2009). Les m\u00e9dicaments psychiatriques : modes et tendances. <em>M\u00e9dicaments<\/em>. Acc\u00e8s <a href=\"http:\/\/www.maisonmedicale.org\/Les-medicaments-psychiatriques.html\" target=\"_blank\">http:\/\/www.maisonmedicale.org\/Les-medicaments-psychiatriques.html<\/a><\/p>\n<p>Foucault, M. (1954). <em>Maladie mentale et psychologie<\/em>. Paris : PUF<\/p>\n<p>Gekiere, C. (2009). Valeur marchande du diagnostic. <em>Sud\/Nord Folies et cultures, 24(1)<\/em>, 29-36. Acc\u00e8s <a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-sud-nord-2009-1-page-29.htm\" target=\"_blank\">http:\/\/www.cairn.info\/revue-sud-nord-2009-1-page-29.htm<\/a><\/p>\n<p>Lepastier, S. (2008). La construction de la maladie d\u00e9pressive dans la psychiatrie ath\u00e9orique. <em>Cliniques m\u00e9diterran\u00e9ennes, 77(1)<\/em>, 77-92. Acc\u00e8s <a href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-cliniques-mediterraneennes-2008-1-page-77.htm\" target=\"_blank\">https:\/\/www.cairn.info\/revue-cliniques-mediterraneennes-2008-1-page-77.htm<\/a><\/p>\n<p>Organisation mondiale de la sant\u00e9. (2016). <em>Troubles mentaux<\/em>. Acc\u00e8s <a href=\"http:\/\/www.who.int\/topics\/mental_disorders\/fr\/\" target=\"_blank\">http:\/\/www.who.int\/topics\/mental_disorders\/fr\/<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les classifications diagnostiques : que faut-il en penser ? 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